Ramuntcho Matta 4 octobre / 1er décembre 2007
Musicien réputé, Ramuntcho Matta fait également oeuvre de plasticien depuis quelques années. Atavisme familial sans doute. Original, son art s'appuie sur une pratique compulsive du dessin comme un témoignage de vie. Ses journaux intimes sont pleins de ces dessins qui accompagnent ses pensées. Chaque circonstance vécue se voit transcrite en termes graphiques comme une bande-dessinée. Rien d'étonnant à ce que Ramuntcho Matta enseigne le doute comme matière à l'Ecole Nationale Supérieure de Création Industrielle de Paris.
L'utilisation du press'art comme déclencheur traduit en outre l'attention portée aux faits extérieurs. Mis à contribution, le spectateur n'est pas simple observateur. Il est invité à faire le lien entre les différents éléments en présence sous forme de cadavres exquis. A lui d'opérer les recoupements nécessaires à une compréhension d'ensemble. Cette interaction avec le public est primordiale pour Ramuntcho Matta qui voit là une légitimité de son statut.
Le VOG adhère pleinement à cette volonté d'échange entre le public et l'artiste et offre aux deux parties la possibilité de se rejoindre.
Yannick Boulard, Maire de Fontaine
Edouard Schoene, Conseiller délégué aux équipements culturels.
Ramuntcho Matta est un artiste autodidacte. Enfin, sur le papier. Car avec un père comme le Surréaliste Roberto Matta, un frère lui aussi artiste, Gordon Matta-Clark, un mentor, le peintre et poète Brion Gysin et des amitiés comme celle du jazzman Don Cherry ou de l'artiste Robert Filliou, Ramuntcho Matta n'a rien d'un amateur spontané. Sa culture empirique déborde largement, opérant un curieux mélange avec sa formation musicale, celle-là plus normée à ses débuts.

D'ailleurs, pendant longtemps, il n'a pas montré ses dessins qu'il esquissait pourtant sans cesse. Il a joué, écrit, composé mais n'a pas assumé pleinement son héritage artistique. La musique était un terrain sur lequel n'avaient évolué ni son père, ni son frère. Avec les coudées franches, il a pu s'y épanouir même s'il déclare sans amertume qu'il était « au service de tout le monde ».



L'émancipation s'est construite dans la perte. Après le décès de son père en 2002, Ramuntcho s'autorise le dessin, la vidéo, l'installation. Sa première exposition en 2004 chez Immanence à Paris fonctionne presque comme un antidote. Packagée comme un médicament, l'identité visuelle de DéLaDoALE© 20 mg, sous-titrée Dépasser la dose annule l'effet, questionne la valeur de l'art. Elle délimite aussi une constante chez Matta fils, ce souci de l'interlocuteur. Le terme est plus juste que celui de spectateur ou de visiteur car l'art de Ramuntcho entame le dialogue, agrippe, incite, rompt les barrières. Ce n'est pas une stratégie, l'artiste n'en a pas, mais une véritable prise en compte de l'altérité, à la manière de l'esthétique relationnelle telle que l'a écrite Piero Gilardi sous l'appellation d'art « micro-émotif ».

À Immanence, il proposait ni plus ni moins d'échanger ses dessins contre ceux des interlocuteurs prêts à se jeter à l'eau, à franchir la barrière du faire, la timidité de l'amateur. Le rite du don et du contre-don détaillé par Marcel Mauss en 1924 prenait ici sa valeur dans le champ de l'art, dans une société marchande, habituée à consommer. Avec le don, Matta amorçait une relation réciproque, provoquant, non sans gêne et inconfort, une relation différée. Mais à la différence des tribus étudiées par Mauss dans les années vingt, la relation s'épanouissait tacitement dans un pacte de non-agression. C'est bien le consentement mutuel qui fonde cette communauté éphémère, animée par les dessins de Matta et ses spectateurs mêmes, dont les réalisations se sont finalement confrontées dans le catalogue de l'exposition. Et si le trait de l'artiste rappelle autant les dessins téléphoniques de Jonathan Borofsky que certains dessins automatiques du premier Surréalisme, il ne présuppose jamais sa supériorité sur la spontanéité des participants. De la pratique naît une autre valeur, parallèle à celle des contingences de la reconnaissance.

Avec Gilardi, Matta partage cette conviction existentielle de l'art, cette nécessité d'un art pouvant et devant changer la vie. C'est d'ailleurs ce qui s'est passé pour lui-même. Son art est d'abord une histoire individuelle. Une succession de coups d'arrêt, de coups de frein plus ou moins graves et physiques, des accidents de la vie qui n'ont eu pour effet que d'attiser son envie d'avancer alors que d'autres auraient été abattus. Ramuntcho n'est pourtant pas un super-héros mais son habileté à transformer les ennuis en potentialité, est remarquable. À la suite d'un cambriolage et de la disparition de tout son matériel micro-informatique, l'artiste anéanti par cette perte, redécouvre des dizaines de bandes-son enregistrées. Elles relancent sa créativité et le remettent sur les rails. Son art raconte cette vie là. Toutefois, rien d'auto-centré ou strictement autoréférentiel.

Ce sont des aventures, des écrans de projection pour les films de chacun. Feravec, exposé à
Dans cette exposition, Ramuntcho Matta avait articulé à cette vie de tous les jours un peu débraillée, une vidéo. Un souvenir de son père, filmé à la fin de sa vie à Civitavecchia près de Rome, avec l'un des enfants de Ramuntcho : une histoire de génération et de transmission sans pathos, une vision de la filiation comme un arbre généalogique déployé dans le vivant. Comment transmettre l'intime, faire partager le souvenir et que faire de ces souvenirs ? Il faut Feravec. Depuis, en 2006, Ramuntcho Matta s'est approprié cette Génialogie avec une vingtaine de petites planches dessinées de rhizomes, de réseaux coralliens comme autant de trajectoires familiales revendiquées avec fierté bien davantage qu'expiées. Avec cet héritage, ce patrimoine, ce nom, cette
histoire, ces Histoires, ces personnalités qui ont croisé sa propre trajectoire, Ramuntcho Matta s'est construit, s'est assumé et il semble aussi s'être libéré. Depuis peu de temps, il s'est attaqué à la réalité par le biais d'un de ses médiateurs au réel : la presse. Il en décortique les images, les sculpte, les dépèce pour les adjoindre à l'un de ses petits carnets et se livrer à un cadavre exquis de la réalité.
Avec ce Press'Art, Matta se livre à une nouvelle pratique rythmique du quotidien, dans une autre temporalité au long cours telle qu'il les affectionne. De cet exercice de demi-fond de petites habitudes obligées, de petite routine quotidienne, il en a tiré une vidéo très contemplative, où le morphing absorbe le dessin, le dérobe à l'exacte identification dans une longue boucle planante et hypnotique, une pulsation nourrie par le réel qui en vient à extrapoler une dimension parallèle.
Si l'on pense spontanément à des filiations artistiques possibles et présumées dans l'art de Ramuntcho Matta, il est un domaine de prédilection, la bande dessinée. Dans cette influence, il faut y lire au-delà des histoires et des styles graphiques, un intérêt profond pour ce qui existe entre deux cases, l'ellipse. Ce n'est pas pour rien que Ramuntcho Matta enseigne depuis une dizaine d'année, le doute comme matière professorale ! Il enchaîne depuis quelques temps, les petites cases de B.D. à l'aquarelle, une histoire à chaque fenêtre, qui viennent couvrir des murs entiers. Et autant d'amorces, de débuts, de dénouements, de narrations, autant de membres de gigantesques cadavres exquis où le visiteur se voit offrir une large possibilité de choix et de doutes. Des miscellanées qui font tout l'art de Ramuntcho Matta, mêlant les temporalités, les rythmes, comme dans sa pratique musicale. Entre temps, l'artiste a amorcé un tour du monde, toujours accompagné d'un objet transitionnel. De nouvelles aventures, un nouveau temps, un nouveau monde. L'univers de Ramuntcho Matta se déploie comme un atome entouré de particules libres, et autant de possibilités d'engager le visiteur de ses expositions, dans une rencontre profondément humaine et sensible.
Bénédicte Ramade
